LES
INFORMATIONS AGRICOLES - N° 2408 - vendredi 11 août 2006
Marilis Orionaa (groupe Aqueste còp)
« Je suis une Béarnaise chanteuse »
Informations Agricoles : D’abord enseignante en lettres classiques,
vous avez quitté l’Éducation Nationale pour vous consacrer
à la chanson. Qu’est-ce qui vous à incité à
franchir le pas et à devenir une artiste à « plein temps
» ?
Marilis Orionaa : J'ai effectivement passé un Capes de lettres
classiques à vingt-deux ans et j'ai été professeur pendant
dix ans. Quand j'ai commencé à chanter j'étais encore
professeur et je croyais que je pourrais mener les deux de front. Mais j'ai
été rapidement invitée dans des festivals de plus en
plus importants. Je ne pouvais pas demander des certificats de complaisance
à mon médecin pour justifier mes absences ! D'autre part l'enseignement
m'abîmait la voix, l'acoustique est souvent exécrable dans les
salles et quand on a des classes difficiles c'est très éprouvant.
Et puis tout simplement ce n'est pas le même métier. Quand on
est professeur on doit exiger des élèves qu'ils fournissent
un travail régulier. C'est un rôle parfois ingrat mais on est
là pour ça. En contrepartie on jouit d'un certain confort avec
la sécurité de l'emploi. Quand on chante on n'a pas à
exiger quoi que ce soit du public, on n'a pas de supérieur hiérarchique
mais les rentrées d'argent sont aléatoires. On ne peut pas se
prétendre à la fois fonctionnaire et artiste. Je suis contre
le cumul des mandats dans ce domaine. Ça ne donne jamais rien de bon.
Il faut choisir. Moi je m'en suis remise à la Providence, avec une
certaine inconscience, je l'avoue, qui a désespéré ma
famille au début. Maintenant ils me font confiance et ils sont fans
!
I.A. : D’origine béarnaise, vous avez choisi d’écrire
et de chanter en occitan. Pourtant, vous réfutez l’étiquette
régionaliste ou celle de « chanteuse folklorique ». Comment
vous identifiez-vous ?
M.O. : J'écris et je chante en béarnais parce que c'est
la langue de ma famille. Je suis profondément attachée au béarnais,
qui est une variété de gascon. Je suis une Béarnaise
chanteuse. C'est incontestable et c'est la seule étiquette que je revendique.
Je ne suis pas une militante occitaniste. Tant que le mot occitan restera
un terme générique désignant la mosaïque des langues
d'Oc dont on respecte les particularismes je continuerai à l'utiliser
comme un synonyme. S'il doit désigner une langue unique et aseptisée,
artificiellement normalisée au nom de la sacro-sainte communication,
je n'en veux pas.
I.A. : Après avoir réalisé trois albums en trio
voix-guitare-percussions et participé à de nombreux festivals,
vous vous lancez dans un duo – Aqueste còp – avec Jean-Luc
Mongaugé. Comment définissez-vous cette nouvelle formation et
quelles sont vos inspirations ?
M.O. : En fait mon troisième album en trio paraît cet
automne. On a pris du retard parce qu'on a peaufiné le mixage, qui
est la dernière étape. Avec mes musiciens j'ai beaucoup tourné
dans des festivals internationaux ou personne ne comprenait un mot de gascon.
J'ai été amenée à utiliser ma voix comme un instrument
de musique, faisant du chant plus que de la chanson, privilégiant le
son de la langue plus que le sens, puisque de toute façon personne
ne comprenait dans le public. Ou bien je chantais des textes très personnels.
Avec Jean-Luc Mongaugé c'est autre chose. Il est le septième
enfant d'une famille ossaloise, sa mère lui a toujours parlé
béarnais, il le parle à la perfection et c'est un remarquable
chanteur et multi-instrumentiste. Nous écrivons ensemble des chansons
pour toucher au cœur les gens d'ici, les Béarnais, les Gascons
en général, avec des mélodies faciles à retenir
et des mots simples pour dire la vie de tous les jours, même si je travaille
beaucoup mes textes (Jean-Luc s'occupe plutôt des musiques). Nous avons
des timbres de voix qui se marient vraiment bien, je crois, on dirait presque
qu'on est frère et sœur. D'ailleurs j'ai beaucoup chanté
avec mon frère aîné, aujourd'hui disparu, et la voix de
Jean-Luc me rappelle celle de mon frère. Et c'est très stimulant
d'écrire des chansons en duo avec quelqu'un qui maîtrise aussi
bien la langue. En répétition ça va tout seul, pas besoin
d'explication de texte !
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CONTRELITTÉRATURE - hiver 2004La
vahiné des Pyrénées
Entretien avec Marilis
Orionaa
Saluée par l’Académie Charles-Cros pour son premier
disque, invitée lors de festivals internationaux du Maroc à la
Finlande, Marilis Orionaa écrit ses chansons au pays de Fébus.
Pour se produire, celle qui préfère son « louc de vahiné
» à « la plaie-liste » descend alors des collines du
Béarn et rejoint ses deux musiciens, le guitariste Olivier Kléber-Lavigne
et le percussionniste Nicolas Martin-Sagarra. Cette femme qui chante aussi bien
le fol vent du sud que ses amours, d’étranges métempsycoses,
l’insoumission ou la guerre, pourra, de quelques cris venus du fond des
âges, vous entraîner vraiment très haut, là où
les brumes ne laissent entendre que les sonnailles des troupeaux d’altitude.
Pourquoi
s’est-on étonné il y a dix ans de vous voir abandonner l’enseignement
des lettres classiques et de l’occitan pour vous consacrer à l’écriture
et au chant ?
J’avais un Capes de lettres classiques, j’étais titulaire
de mon poste. Dans ma famille, mon entourage, pendant longtemps personne ne
voulait croire que j’avais réellement démissionné,
de façon irréversible. On me disait : tu chantes en béarnais,
tu ne pourras pas sortir du Béarn. Or j’ai beaucoup voyagé,
en France et à l’étranger, tout en chantant exclusivement
en béarnais. C’est très curieux : les gens trouvent normal
de voir les affiches d’une chanteuse italienne, algérienne, ou
cap-verdienne de passage à Pau, mais qu’une chanteuse béarnaise
soit invitée dans les grandes villes et les festivals internationaux
ça leur paraissait inconcevable. Faut-il mettre ça sur le compte
de la « vergonha », la honte inculquée à
des générations d’Occitans ?
« Je chante en occitan parce que l’occitan chante en
moi » aimez-vous dire. Voulez-vous nous parler de votre langue maternelle
et du style ornementé du Béarn et des Pyrénées.
Qu’ont-ils de singulier et d’irréductible ?
Je suis bilingue et mes deux langues se sont partagé les rôles
sans me consulter. Il se trouve que la langue de la poésie pour moi c’est
l’occitan. C’est lié à l’histoire de cette langue
mais aussi à mon histoire personnelle. Les mots les plus humbles de la
vie quotidienne ont pour moi une résonance et une charge émotionnelle
qu’ils n’ont pas en français : « la hont »
ça n’est pas la même chose que la fontaine, « la
sau » ça n’est pas la même chose que le sel. Et
c’est la connaissance intime du béarnais, avec ses particularités
phonétiques, qui m’a amenée spontanément, instinctivement,
dès l’adolescence, à chanter dans le style ancestral des
Pyrénées : un chant ourlé d’arabesques, où
l’on retrouve des influences à la fois populaires et savantes,
de la musique traditionnelle au chant grégorien.
On vous surprend sorcière, bergère des nuages, vache
aux cornes en lyre ; vous rêvez de rejoindre le Roi Arthur, chasseur sauvage
aux cheveux roux et vous peuplez vos chansons de fées, d’ogres
ou de croquemitaines. Quelle place cette mythologie pyrénéenne
tient-elle dans votre vie ? Et que répondre à ceux qui la jugent
effacée, voire mourante ?
La mythologie pyrénéenne est fascinante. J’en ai eu une
petite part en héritage, des fragments locaux, familiaux, villageois.
Plus tard j’ai lu les contes collectés par les félibres,
j’ai découvert les livres d’Olivier de Marliave, ceux d’Isaure
Gratacos, ethnologues « de l’intérieur » comme
dit celle-ci. Cette mythologie, je vis avec. Pourtant je ne suis pas une illuminée.
Je suis juste un peu demeurée. Je ne vois pas pourquoi j’irais
m’encombrer de fantasmagories d’importation colonialiste, Harry
Potter, Matrix, les hobbits, et autres halloweeneries de contrebande alors que
j’ai tout « à demeure » : des géants dans la
montagne, des fées qui font la lessive à l’entrée
des grottes, toutes sortes de créatures étranges, notamment la
« Cama Cruda »(ou Jambe Crue) bien pratique pour terroriser
ma fille quand elle était petite, elle adorait ça et moi j’avais
la paix.
« Chanteuse française d’expression occitane »,
vous rejetez vigoureusement l’enfermement identitaire quand d’autres
voudraient couper vos longs cheveux et vous prescrire le français. Avec
Armugalh, une « minor compagnie », vous résistez n’est-ce
pas ?
Depuis le début je me bats sur deux fronts à la fois. D’un
côté les militants occitanistes qui me considèrent comme
une dissidente parce que je refuse de chanter sous leurs drapeaux. Ils ont une
panoplie, des œillères, ils passent leur temps à se gratter
les croûtes et à prêcher des convertis. C’est une secte
à laquelle je n’ai aucune envie d’appartenir. Évidemment
tous les militants de base ne sont pas des crétins. Heureusement il y
a des hommes de bonne volonté, et même des saints et des héros
qui relèvent le niveau. Mais depuis quelque temps on voit apparaître
une nouvelle race de dirigeants : ils parlent une langue de mutants, un occitan
transgénique. Ils ont les dents longues, le goût du pouvoir et
sont doués d’un véritable talent pour canaliser l’argent
des subventions. C’est un petit lobby qui se serre les coudes. Ils se
décernent des compétences au nom desquelles il font main basse
sur la vie culturelle. Les locuteurs de souche se sentent dépossédés
et peu concernés par leurs petites transactions. J’ai parfois le
sentiment que la prophétie de Pierre-Jakez Hélias, dans le conte
qui clôt Le Cheval d’Orgueil, est en train de se réaliser
: « Enfin, pour vivre tout à fait tranquilles dans leurs campagnes,
les nouveaux maîtres firent entourer de barbelés les monstrueux
ensembles où étaient concentrés tous les pauvres diables.
Ils élevèrent des miradors à mitrailleuses pour les empêcher
d’en sortir. Et quand ils furent seuls entre eux, protégés
du vulgaire, ces aristocrates fondèrent des clubs régionaux très
fermés où il était interdit de parler autre chose que l’occitan,
le basque ou le breton. »
De l’autre côté je dois affronter les croisés de la
francophonie qui me soupçonnent d’appartenir à un réseau
séparatiste parce que je chante en occitan : on me demande sans arrêt
de montrer patte blanche. La culture occitane est à ce point niée
qu’il paraît invraisemblable qu’on puisse choisir de s’exprimer
en occitan par affinité profonde et en dehors de toute idéologie.
D’autant que pour beaucoup de journalistes ou d’animateurs de radio
le militantisme est une valeur sûre. Ça les dispense de parler
de l’essentiel : des textes, des mélodies, des arrangements, des
influences… Les plus limités n’ont même pas conscience
d’être réducteurs. Ça donne lieu à des malentendus
fracassants : ils croient me faire un compliment et j’entends une insulte.
Car pour moi c’en est une : l’alibi de la médiocrité
ou une preuve d’aliénation.
Armugalh est une association loi 1901 qui a créé un label associatif
baptisé Darenlà (Armugalh signifie « rumination »
et Darenlà est la contraction de « d’ara enlà
» qui veut dire « désormais »). Notre ambition
est de produire des artistes qui incarnent pleinement la culture occitane sans
avoir continuellement besoin de la brandir pour la défendre.
L’automne dernier, nous découvrions Pr’amor,
un single superbement soigné, qui contient d’ailleurs un de vos
très rares titres chantés en français. Que préparez-vous
pour les temps à venir ?
Les trois titres de Pr’amor figureront dans le prochain album
actuellement en chantier, à paraître en 2004. C’est la première
fois que j’écris en français, à part une «
Pastourelle » bilingue : j’ai donc une chanson et demie en
français à mon répertoire ! Mon site va bientôt ouvrir.
Et je prépare mon entrée dans la littérature occitane avec
des textes que je souhaite publier en version bilingue.
Propos recueillis par Stéphan CARBONNAUX
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LETTRES D’AQUITAINE - décembre-janvier
2003/2004
Ua
votz en Bearn
Une voix en Béarn
: Marilis Orionaa
Fille du Béarn — elle est née à Balansun, un village
entre Pau et Orthez —, Marilis Orionaa chante depuis toujours en occitan
béarnais, langue qu’elle aime viscéralement et qu’elle
chante avec ce timbre si particulier et si profond. Sa voix sauvage teintée
de vibrato évoque le chant des bergères qui portent leur cri d’un
sommet à l’autre de la montagne lorsqu’elles appellent leurs
bêtes.
Marilis Orionaa a été professeur de lettres jusqu’en 1994.
Elle a enseigné l’occitan dans trois lycées des Pyrénées-Atlantiques.
Sa passion pour le chant et l’écriture, puis sa rencontre avec
l’Ariégeoise Rosina de Pèira, autre voix magnifique, la
pousseront sur la scène. Aujourd’hui, l’emblème du
chant occitan a sorti trois albums, Ça-i ! (1996 ), «
viens » en occitan, Femelís (2001), dédié
aux femmes qu’elle a côtoyées et Pr’amor (2002)
en hommage à Oum Kalsoum.
L’accueil chaleureux du premier — couronné par le prix de
l’Académie Charles Cros en 1997 — lui a permis de faire entendre
sa voix bien au-delà de sa terre natale du Béarn. De Finlande
au Portugal, Marilis Orionaa trace son sillon musical et porte la voix occitane
aux quatre coins de l’Europe.
Elle écrit ses textes en occitan « car l’occitan chante
en moi » aime-t-elle à dire. Elle raconte sa vie, des choses
qu’elles a vécues ou des personnages qu’elle a rencontrés.
Elle puise, chez les anciens notamment, des mots et des souvenirs qu’elle
veut sauvegarder à tout prix.
Au fil de ses albums, Marilis Orionaa est accompagnée de ses deux fidèles
musiciens, Olivier Kléber-Lavigne à la guitare, Nicolas Martin-Sagarra
aux percussions. À trois, ils projettent un nouvel album pour le printemps
2004.
Catherine LEFORT
4 questions à Marilis Orionaa
1.
Vous avez choisi de vous exprimer en occitan parce que cette langue vous touche,
avez-vous dit. Pouvez-vous exprimer pourquoi cette langue vous fait vibrer plus
profondément qu’une autre ?
C’est la langue des miens tout simplement, la langue de mes parents, de
mes grands-parents, de mes arrière-grands-parents… C’est
la langue de la civilisation paysanne, la langue de la mythologie qui s’exprime
dans les contes et les chansons, la langue des félibres, la langue de
Roger Lapassade. Elle est tellement drôle, inventive, sophistiquée,
incantatoire. Je lis les dictionnaires de gascon comme des romans. Je peux rêver
toute la journée sur un mot, une expression, un proverbe que j’ai
trouvé dans le Lespy ou le Palay. Cela dit je me suis enfin mise à
écrire en français. Maintenant j’ai envie de jouer avec
mes deux langues, de passer de l’une à l’autre, de les réconcilier.
Je ne supporte pas que l’occitan soit banni de la vie publique, c’est
une douleur quotidienne, je suis perpétuellement en manque. Mais je ne
supporte pas non plus la phobie du français de certains militants.
2. Le travail de l’écriture a-t-il la même importance
pour vous que la création musicale ? Comment se fait le travail avec
vos musiciens ?
Dans ma hiérarchie personnelle, la musique est au service de la voix,
la voix au service de la langue et la langue au service de la poésie.
Mais la poésie c’est aussi de la musique, c’est de la langue
faite musique, c’est de la musique de langue. Surtout en occitan étant
donné la richesse phonétique. Tout est donc intimement lié.
Avec les musiciens tous les cas de figures existent. Le plus souvent j’arrive
avec une mélodie et quelques mots, on travaille ensemble sur l’arrangement
pendant que je finis d’écrire les paroles. On improvise souvent,
en répétition, en concert. D’un thème surgi en improvisation
il nous arrive de faire une chanson.
3. Lorsque l’on est comme vous une artiste, comment arrive-t-on
à se soustraire de l’image traditionnelle ou folklorique ? Pourquoi
est-ce si difficile ?
J’ai toujours refusé de jouer la jeune fille de la maison, la jolie
brune de service à consommer sur place entre la garbure et le boudin
aux pommes : je ne suis pas un produit du terroir ! Je ne chante pas des chansons
traditionnelles, j’écris toutes mes paroles. Je ne chante pas le
Béarn, je chante en béarnais, c’est différent et
de toute façon mon Béarn à moi n’a pas grand-chose
à voir avec un dépliant touristique. Faire de la musique de patronage
ça ne m’a jamais tentée. Heureusement j’ai rencontré
de bonne heure des interlocuteurs, des journalistes, des directeurs artistiques,
des programmateurs, et tout un public qui a pris la peine de m’écouter
et de lire mes textes, sans m’affubler d’un costume folklorique.
Ils m’ont acceptée telle que je suis, débarrassée
des oripeaux qui encombrent la culture occitane : une femme qui chante sa vie
dans sa langue de prédilection, en France et à l’étranger,
et dans des festivals internationaux.
4. Pouvez-vous parler de vos projets ?
J’ai plusieurs disques en chantier, des livres aussi. Et des projets avec
d’autres chanteurs occitans, mais c’est trop tôt pour en parler.
Mon site internet va bientôt ouvrir. Je m’occupe de mon jardin.
Je plante des arbres fruitiers. Et je retape ma maison, une immense baraque
du XVIIIe, assez délabrée, mais les murs parlent béarnais
: c’est une ancienne auberge.
Entretien réalisé par Catherine LEFORT
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SUD
OUEST - vendredi 8 mars 2002
Marilis Orionaa est de retour
Son
deuxième album sous le bras, l’artiste occitane sera ce soir la
première affiche du festival « Mars au féminin » et
de la nouvelle salle de spectacle Pierre-Jeliote à Oloron
Elle soupèse
chaque mot comme si sa vie en dépendait. Marilis Orionaa a l’exigence
unilatérale des artistes scrupuleux, avec la peur panique de passer pour
ce qu’elle n’est pas. « On a trop voulu me mettre soit
des sabots, soit un drapeau entre les mains », enrage cette longue
dame brune. Voix douce et tranchante à la fois. Entre le rayon traditionnel
qu’elle refuse et l’image de passionaria de la cause occitane qu’elle
combat, elle s’impose par l’évidence de ses chansons, universelles
de beauté et de rigueur. Son deuxième album sorti il y a peu en
témoigne encore une fois sans contestation.
Quand le monde de la musique l’a découverte il y a cinq ans (avec
Ça-i !, son premier opus), cette ancienne professeur de lettres
classiques imposait un chant béarnais original, sans reprise de traditionnels,
mais des moments de vie, bruts et poétiques. « J’écris
en béarnais, c’est naturel, c’est mon instrument à
moi », dit-elle simplement aux éventuels Jacobins de la langue.
« Mais je suis française, d’expression occitane ».
Revenue dans les Pyrénées-Atlantiques après des premiers
postes dans le Nord et les Alpes-Maritimes, elle est la première enseignante
à ne dispenser que des cours d’occitan, avant que la langue régionale
ait réellement droit de cité dans l’Éducation Nationale.
« Quand je vois la situation de l’occitan au lycée d’Orthez,
je me dis qu’il y a encore beaucoup à faire ». Elle
dit ne pas avoir la clé de l’Occitanie et vivre cette culture par
le naturel des rencontres, du Limousin Jan dau Melhau à l’Ariégeoise
Rosina de Pèira, « l’Oum Kalsoum des Occitans »
: Marilis Orionaa a plus fait pour l’occitan en chantant qu’une
foule de fervents militants.
Après dix ans, la Béarnaise démissionne des cours d’école
pour se consacrer à l’écriture qui exige toute son intensité.
Après son premier album produit par une « major »
(Trema / Sony) en 1997, elle voit débarquer dans sa maison près
d’Orthez les labels alléchés par cette bergère et
ses mélodies propices à garnir les bacs d’une world music
très « tendance ». Chacun de leurs VRP repartiront
le contrat vierge : « Ils voulaient plus de chansons en français,
réorchestrer par ci par là, bref tout repeindre en vert, bleu
ou je-ne-sais-quoi ! », raconte-t-elle. A ces nouveaux négriers
nivelant les musiques du monde dans la soupe commerciale, elle répond
par l’association Armugalh (« une minor compagnie »)
qui initie des projets à échelle humaine, et sollicite la souscription
des adeptes pour produire Femelís.
Dans la dernière chanson de ce nouvel album (Pastourelle), elle
met en scène un producteur qui arrête sa BMW devant une bergère
chantante. Pourcentage rime avec droit de cuissage et la bergère renvoie
le requin à ses additions. Marilis Orionaa n’avait pas besoin en
fait, de cette fable revancharde, la seule écrite en français
d’ailleurs : le reste des onze titres de Femelís suffit
pour qu’on adhère sans réserve à son souffle. La
voix lumineuse de Marilis se mêle à la guitare volontiers hispanique
d’Olivier Kléber-Lavigne et aux percussions subtiles de Nicolas
Martin-Sagarra.
Dans la bâtisse du XVIIIe qu’elle vient d’investir dans un
village du canton, la chanteuse continue d’aller puiser des lieux leur
histoire, leurs dialogues trop longtemps oubliés. Comme pour la Maria
de Jean Casenave, elle va enregistrer les souvenirs des vieux, glanant
des faits mais aussi une langue qui la nourrissent. « Je ne suis jamais
plus heureuse que quand j’écris », dit Marilis. «
La scène, c’est plus dur, on se déshabille »
. Mais c’est là que, de Finlande (en août dernier) au Japon,
en passant par Orthez ou Oloron ce soir, elle porte sans agressivité
mais avec poésie, la flamme occitane.
Yannick DELNESTE
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ATLANTICA
MAGAZINE - n° 82 - novembre 2000
Marilis par Olivier
Les lumières de mai pénètrent obliquement dans la cuisine.
Dehors, l’exubérance printanière des fleurs, des insectes
et des herbes. Une vache se régale.
Sur la table de bois, le café laisse échapper sa vapeur aux parfums
de forêt brûlée.
Assise, Marilis noue et dénoue ses cheveux, en tresse sur l’épaule.
Les murs épais de la maison protègent des premières incandescences
de la saison. Des murs qui chantent, si tu y colles l’oreille. Voix de
rocaille des maquignons, claquement des sabots et meuglements dans l’étable,
hoquets des poivrots du bistrot, potins de l’épicerie, flonflons
du bal, chocs des maillets sur les quilles, rires des jours de noces, silences
des jours de deuil.
Autrefois, tout le pays avait à faire, ici. Sur la crête des collines
qui dominent Orthez. Jadis frontière entre la France et le Béarn.
Sur la table, dans un petit cadre, une ancienne photo. Noir et blanc. Un verger
— cerisiers, pommiers en fleurs —, la porte tordue d’une remise,
au fond, des fleurs, encore, et de l’herbe sauvage. Marilis, adolescente,
sourit, assise entre ses deux gaillards de frères qui bombent le torse.
Elle n’a peur de rien, derrière son rempart roulant des mécaniques.
À coté de la photo, une feuille de papier. Deux visages, deux
portraits — toujours en noir et blanc — encadrent un bout de poème.
Pierre Arrius-Mesplé, le paysan-chanteur, et Roger Lapassade, l’Occitan-poète,
semblent veiller sur les vers de la mainada.
Pierre cachait un chevreau, au secret de sa gorge. Et Roger un oiseau dans le
creux de sa main. Tous deux sont partis. Laissant à la chanteuse le chevreau
et l’oiseau.
Aujourd’hui, Marilis ne se planque plus derrière ses frangins.
Et la maison du poète, l’étable du chanteur, sont vides,
désormais. Alors elle s’invente une arme, un rempart : la
poésie. Sa poésie. Des mots et des notes, qu’elle tresse
comme ses cheveux. Dans sa cuisine. Dans le jardin ou ailleurs. A l’autre
bout du monde. Un tissage de rires et de fêlures, de plaintes et de caquet,
que le premier venu ne va pas lui rabattre. On n’attrape pas un chevreau
dans les pierres. On ne capture pas un oiseau qui s’envole.
Tour à tour inquiète ou confiante, farouche ou volubile, elle
parle. Les doigts se tordent dans la tresse. Capricieuse (un torrent de montagne)
ou sereine (le gave à l’étiage), elle éclate de rire,
foudroie d’un simple regard, se révolte et s’apaise enfin.
Elle dit : « Lorsque j’écris, je suis complètement
invulnérable. Rien ni personne ne peut me résister. »
Et d’autre choses, encore. Des choses qui lui appartiennent. Des choses
que ses chansons nous offrent en partage.
Et puis, soudain,
comme s’en allant au couvert de ses campagnes intérieures, elle
se tait.
Elle se lève, s’approche de la fenêtre, l’ouvre, respire
une bouffée d’air chaud qui monte des collines.
Les yeux sur le Béarn. Le pays de ses joies et de ses désespérances
Olivier DECK
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MIDI
LIBRE - vendredi 18 février 2000
CARCASSONNE
Marilis Orionaa enchante comme une fée du Béarn
La chanteuse est l’invitée de l’Institut d’études
occitan et de la mairie
Sur la route de B…, petit village du Béarn, ce pays en forme de
cœur qui a inventé le bon roi Henry, la poule au pot et la garbure,
on croise une belle fille chantante qui aime les mots, les vaches et les nuages,
là-bas, les merveilleux nuages…Cette bergère porte le doux
nom un peu âpre de Marilis Orionaa. Ces syllabes-là chantent comme
un fandango du Pays Basque, une autre terre dont Marilis, depuis sa maison,
peut entrevoir les premières brumes.
Cette artiste vibrante, qui fut professeur de lettres classiques, a roulé
sa bosse aux quatre coins du monde. De la Grèce au Portugal, en passant
par l’Espagne, elle n’a jamais oublié sa petite patrie occitane.
A Carcassonne, Alan Roch et la Mireille sont ses amis. C’est eux qui l’ont
fait venir pour la première fois en 1993. La brune bergère est
revenue cinq ans plus tard, dans le cadre du festival de la Cité. Son
récital a surpris, étonné et séduit un public qui
l’ignorait alors.
Marilis Orionaa enchante comme une fée du Béarn.
Sa voix est d’un autre monde, pleine d’enluminures.
C’est une dame du temps jadis, la Marilis, bien dans ses baskets et dans
son temps. Bien sûr les vieux chants traditionnels de son petit pays de
coteaux et de monts ont nourri sa rêveuse adolescence. Mais elle débordait
trop de songes intérieurs pour ne pas devenir elle-même une poétesse.
Elle parle de sa vie, de ses amours, de son quotidien avec la féerie
d’une jeune fille en fleurs. Elle se définit malicieusement comme
la digne représentante de la chanson française d’expression
béarnaise, de la rive droite du gave de Pau. Prenez bien garde à
la formule, elle est tout sauf innocente.
Marilis Orionaa tient en effet à faire entendre sa différence.
Elle n’est d’aucune chapelle ou coterie. Elle ne délivre
pas de message. Elle chante, un point c’est tout, dans la langue de son
petit pays natal, qu’elle trouve belle comme un coucher de soleil sur
les Pyrénées.
Samedi soir, au théâtre municipal, elle nous offrira donc un récital
(entre 60 et 40 francs) en deux parties. La première, elle lui a donné
le nom, cette coquine, de solo techno-gala.
Concession à l’air du temps et à la mode ? Que nenni.
Plutôt un clin d’œil à ses taties qui s’occupent
d’elle comme d’une belle petite chatte.
Ses tantes du Béarn, elles sont encore plus aimantes que des cousines
d’Amérique. Elles la coiffent et vantent ses mérites, à
la Marilis. Bref, elles s’occupent d’elle comme si elle était
leur fille. C’est qu’on a l’esprit de famille au creux de
ces coteaux pyrénéens. Quand elle quitte B…, pour s’en
aller chanter ses mélodies aux étoiles, la bergère Orionaa
« part en gala » pour ses mignonnes taties.
Jamais au grand jamais, l’artiste n’a pu leur faire dire le mot
« récital ». C’est sans doute un vocable
trop « intello » pour ces mémés qui n’aiment
pas la castagne et savourent encore le lait de brebis, les feux de cheminée
et la tendresse. Rudes qu’elles sont pourtant et tendres avec ça,
ces Béarnaises, un peu comme les chants de Marilis.
On le verra lors de cette première partie où la voix de l’artiste
sera le seul instrument. Mais Orionaa ne sera pas seule pour nous servir cette
magie. Avec Gérard Cauquil, son régisseur son, elle partage une
tendre et très harmonieuse complicité. Ca se voit et ça
s’entend l’amour. Ce Cauquil-là, il est presque de chez nous.
Figurez-vous qu’il a quitté son Biterrois natal pour l’amour
de sa belle Marilis. Et lorsqu’il nous restitue cette voix étrange,
venue du fond des temps, Gérard est un peu le grand prêtre d’une
cérémonie de l’ordre du sacré. Marilis Orionaa semble
prier, avec l’abandon d’une sainte et la sensualité d’une
mystique.
La deuxième partie de ce concert exceptionnel, c’est avec ses deux
musiciens attitrés que la chanteuse béarnaise nous l’offrira.
Le guitariste Olivier Kléber-Lavigne et le percussionniste Nicolas Martin-Sagarra
créent avec Marilis et sa voix de sauvageonne un trio vertigineux qui
caressent les cimes de la montagne magique que sont les Pyrénées.
Les critiques les plus huppés ont parlé de la guitare cristalline
d’Olivier et des percussions épicées de Nicolas. Le vent
d’Espagne souffle sur ces chansons ardentes qui rendent fous de plaisir
les bergers.
On vous le répète, le Béarn a la forme d’un cœur.
Celui de Marilis Orionaa qui nous offrira son âme en transe, ce samedi
soir d’étoiles et de voie lactée.
Jacques CAZABAN
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CHORUS
- n°21 – automne 1997
Marilis Orionaa
Fille du Béarn
En distinguant son premier album Ça-i !, l’Académie
Charles-Cros a donné à Marilis Orionaa l’occasion de faire
entendre sa voix au-delà de son Béarn natal, terre à laquelle
elle est profondément attachée et dont elle veut faire connaître
la langue, dans son propre répertoire comme dans la richesse de son patrimoine.
Les festivals consacrés aux musiques du monde la connaissent bien :
Marilis Orionaa a tenu l’affiche de bon nombre d’entre eux, de Nantes,
de la Côte d’Opale, des Rencontres d’Arles, des Tombées
de la Nuit de Rennes comme des Musiques Croisées de Saint-Sever. On la
connaît aussi dans toute l’Occitanie, bien sûr, dont elle
illustre l’une des langues les plus vibrantes… celle qui se parle
encore dans les vallées d’Aspe et d’Ossau, celle qu’elle
chante avec une flamme toute particulière.
En quelques années, Marilis a ainsi acquis la notoriété
d’une femme troubadour dans la pure lignée de ceux qui préservèrent
intacte la remarquable musicalité de la langue d’oc.
A vrai dire, avec Marilis Orionaa, on va de surprise en surprise. D’abord,
parce qu’on apprend que dans la famille occitane le béarnais possède
sa propre originalité : prière de ne pas confondre !
Ensuite, que pour cette jeune femme, qui n’aime rien tant qu’être
chez elle, dans ce lieudit de Balansun entre Pau et Orthez, ce village où
elle est née et où elle vit toujours, chanter est une nécessité
première : il convient de rendre justice à ses propres racines.
Croisade esthétique, écologique, politique ? Un peu tout
cela à la fois. Et quand on rencontre Marilis, on ne peut que distinguer,
dans la grâce physique et l’harmonie du visage, une détermination,
une attitude volontaire, le refus des concessions. C’est un être
entier, animé d’une force vive qui passe par les mots et la voix.
Séduisante et captivante, envoûtante et convaincante.
De ce Béarn dont elle fait l’essentiel de sa géographie,
Marilis tente de reproduire la mémoire et l’avenir. De cette trentaine
bien tassée (qu’elle ne paraît pas le moins du monde) et
de son mètre soixante-quinze… qui lui donne une certaine vision
du monde, elle sait ce qu’elle doit à ses racines, la richesse
d’un peuple de bergers, de montagnards, de conteurs et de poètes
dont elle perpétue les légendes et les rêves, la rudesse
des jours et le combat du temps présent. Dans Etnocide, l’une des
compositions de son album, elle n’y va pas par quatre chemins : « On
fait des trous dans la tête des enfants à l’école
/ Aliénation Nationale / Avec de grandes taches d’oubli dans la
mémoire / Les maîtres ont changé de méthode / Autrefois
des coups sur les doigts et la honte / A présent de grands trous dans
la cervelle / Au pays de Fébus quelle désolation ! ».
Elle sait de quoi elle parle : elle vient de l’enseignement, avec
un Capes en bonne et due forme, à vingt-deux ans, pour assurer l’orthodoxie
des valeurs hexagonales dans la tête des chères têtes blondes.
Et, si un jour elle démissionne et se décide à « faire
chanteuse », ce n’est guère pour les paillettes du showbiz
dont elle n’a que faire, mais bien pour faire valoir, sur d’autres
estrades que celles de la communale, l’amour d’un pays niché
entre Landes, Pays Basque et Bigorre, une terre d’histoire et de grandeur,
dont le progrès sacrifierait trop aisément aux critères
d’un autre business, international celui-là, qui perfore les montagnes
à coup d’autoroutes et de tunnels. Cette révolte, Marilis
la relaie, entre émotion et colère, avec ce qui fait la réalité
séculaire des siens : la danse des fées dans le halo de la
lune, la musique de la langue qu’elle restitue autant dans l’appel
des troupeaux, les histoires des vieux ou la confidence amoureuse (« Je
veux t’entendre parler béarnais / En imitant les vieux de chez
nous … »), que dans l’invective : « Ici
c’est le Béarn / Touches-y si tu oses ! » .
Voix magnifique dont le naturel se confond parfois avec les intonations animales
des bêtes des pâturages d’altitude, Marilis Orionaa est accompagnée
d’une guitare, d’une basse et de percussions, à moins qu’elle
ne préfère chanter a cappella, ce qui donne plus d’ampleur
encore à son langage. N’y parvient pas qui veut.
Enfin, elle qui ne se sent bien qu’à Balansun et ne chante qu’en
béarnais, fait parfois un détour par la Grèce. Hasard des
pérégrinations d’un père humaniste, lorsqu’elle
était enfant, Marilis a vécu quelques années près
de Delphes. Elle en a gardé la connaissance de la langue et le goût
pour les chansons populaires d’un pays qui conjugue la poésie depuis
l’Antiquité.
François-Régis BARBRY
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TRAD’MAGAZINE
- n° 51 - janvier-février 1997
Marilis Orionaa
Histoire vache…
Convaincue d’avoir été une vache béarnaise dans sa
vie antérieure, Marilis Orionaa chante lo país de las cantas.
Elle écrit ses chansons dans le parler du parçan d’Ortès,
d’où sa famille est originaire. Son premier vrai CD Ça-i
! vient de sortir sous le tout nouveau label de musiques du monde La Voce.
Avec elle le plus simple c’est de lui laisser la parole. Après
tout n’est-elle pas chanteuse, conteuse et comptable de ses mots, dans
la vie, même à bâtons rompus, dans ses textes, dès
ses bâtons interrompus. Impératif catégorique donc : l’écouter,
avant toute chose, sans rien savoir d’elle, l’écouter encore,
le reste il serait possible d’en faire l’économie.
Car Marilis Orionaa, avec cet anagramme pour costume de scène, a, pour
tout bagage, la parole, une parole bien à elle, strictement, en version
originale sous-titrée et sans le moindre artifice, artistic director
ou arrière-goût d’air connu. Marilis Orionaa est inouïe
(adj. Vx ou littér. Vieilli. Mod. et cour. Fam).
Son arithmétique à elle — paroles et musiques — serait
plutôt celle d’arcanes qu’elle seule possède, en archéologue
d’aujourd’hui et architecte d’arpèges inédits,
avec pour seul arsenal ses instruments (boussole, jalons, décamètre)
d’arpenteuse d’une terre antarctique. Chez elle, c’est l’ART
qui domine, alors forcément… ART aussi bien sûr comme artiste
ou encore artisane, ce qu’elle est dans l’âme, dans la vie
ou dans le boulot.
MARilis est du BéARn. Béarn : Anc. prov. du S.O. de la France.
Cap. Pau (Béarnais), partie orientale des Pyrénées-Atlantiques,
limitée au N. par les Landes et l’Armagnac, au S. par l’Espagne
à l’E. par la Bigorre et à l’O. par la Soule. Mais,
à la différence de la Sauce (dite) Béarnaise qui, comme
chacun sait en Béarn, est un produit d’importation, Marilis Orionaa
est un produit de terroir en voie (en voix) d’exportation.
Une nouvelle fois à Balansun, où elle a sa bicoque isolée
de tout sauf des arbres — à partir de Pau ou d’Orthez, la
première fois, il faut vraiment une bonne carte ou lui demander carrément
de flécher — on cause avenir avec elle. « Concernant
le côté “ bio ”, mon état-civil, etc…
je ne sais pas ce qu’il faut faire. J’aimerais bien cultiver la
transparence, mais, c’est comme ça, je me méfie de ces interlocuteurs
en mal d’inspiration et je crains par-dessus tout ces choses sur moi en
forme de curriculum vitae. Or quelle importance pour la poésie, l’année
où j’ai eu le Capes, l’année ou j’ai démissionné,
l’année où ceci, l’année où cela ? Pourquoi
pas l’année où j’ai eu la varicelle tant qu’on
y est ? Je ne dis pas brouiller les pistes, non, mais des repères, ça
ne suffirait pas ? »
Plus farouchement attachée à son indépendance tu meurs,
même, ou surtout, avec tous les genres de maquignons, frenchymen or not.
Après tout pourquoi pas, puisque dans une vie antérieure elle
a dû être une parmi les vaches de la montagne de ce haut Béarn
qu’elle vénère. Vous allez savoir pourquoi.
Comme d’une manière générale, elle a horreur des
précautions oratoires dont on s’entoure pour demander leur âge
aux femmes, elle préfère annoncer la couleur. « J’ai
37 ans. Je le dis, mais je sais que ça ne suffira pas pour éviter
de me retrouver face à quelques mysogines qui prennent les femmes pour
des produits de consommation courante. Cela dit, je trouve rigolo d’indiquer
ma taille avec mon âge, je mesure 1,75 mètre »…
Donc c’est une femme grande, une grande femme d’ailleurs, aussi
en voie de devenir une grande voix de demain, dès aujourd’hui même.
Sa voix ? Une voix, comment dire ? Une voix de bergère, oui, oui de bergère,
c’est elle qui le dit.
On poursuit la « bio » ? On y va : des cheveux noirs, aussi longs
qu’un capulet d’Ossaloise et un caractère à l’image
des vaches de son pays qui ont les cornes en forme de lyre : pacifique, volontiers
contempative, mais agressive et rancunière quand on l’empêche
de ruminer tranquillement et de faire ce qu’elle a envie de faire. Une
vache qui aurait mangé du lion. Tiens une vache carnivore ?
Les vaches, les vaches, nous y voilà, il y a des vaches dans ses chansons.
Sur son premier dossier de presse, elle faisait figurer en couverture le dessin
d’une vache de sa composition, idem dans le livret de son CD Ça-i
! où dans Metempsicòsa, elle confesse qu’après avoir
été sorcière ou dame, elle a été «
une vache, hardie ». Cette vache de femme, très à cheval
sur les principes, on ne le dira jamais assez, supporte de moins en moins les
interviews quand ils ressemblent à des interrogatoires de police. De
toute façon, elle n’aime pas ce qui serait moulé à
la louche.
Et les fameux repères, Marilis ? « Vous pouvez faire l’impasse
sur ma naissance à Aix-en-Provence, mais de parents et d’aïeux
tous de Balansun, les déménagements successifs dans mon enfance
suite aux mutations de mon père, en Grèce, en Afrique, ma mère
comptable, mes deux frères rugbymen, le lycée Gabriel Fauré
de Foix, hypocâgne et câgne à Toulouse, le poste de prof
à Toulon, ma situation familiale, etc. etc. … Je plaisante à
peine, mais il y a des gens que ça intéresse plus que de savoir
ce que je raconte dans mes chansons… Ah j’ai un chat, ça
vous pouvez le dire. »
Vous disiez : « Vous pouvez faire l’impasse… ».
Non, Madame, votre histoire nous intéresse, car c’est la vôtre.
Vous avez eu le Capes de Lettres Classiques à 22 ans et vous avez tout
compte fait rendu vos tabliers à l’Éducation Nationale au
bout de quelques années, abandonnant joyeusement copies, conseils de
classe et bulletins trimestriels pour vous consacrer à votre langue,
le béarnais, ce gascon des montagnes dont parle si bien Montaigne. Depuis
vous enregistrez à tour de bras… les gens de votre village, vous
faites la cour aux vieux chanteurs des hautes vallées pour qu’ils
vous « donnent », comme on dit chez vous, en échéance
d’une omelette aux cèpes ou aux piments, des chansons connues d’eux
seuls et vous lisez, lisez et lisez encore les trésors oubliés,
occultés, de cette culture occitane clandestine dans une France francophone.
C’est votre vie. Qui nous intéresse. Comme on le voit que vous
êtes belle, corps et âme, parfois ténébreuse, teint
opalin, regard de braise, secrète ici, pétant le feu là,
ermite aujourd’hui, voyageuse demain, ou l’inverse, capable de longues
envolées, de longs silences aussi, suivis pourquoi pas de vos délires
lyriques, à ce point lyriques que personne ne pense à brancher
le premier magnéto qui traîne, pour peu que soient servis sur la
table-avec-toile-cirée la ventrêche et le fromage de brebis, avec,
s’il vous plaît, sa confiture de cerises. Comme nous intéressent
encore plus vos chansons, à tel point que nous allons lui consacrer,
Mesdames et Messieurs, la deuxième partie de ce Spécial Trad,
mais, pour l’instant une page de pub. À tout de suite.
« Moi, c’est moi ou ce n’est que moi, mais j’aimerais
tant qu’on parle de Pierre Arrius-Mesplé. Il est mort l’hiver
dernier, de cancer. Sur mon disque, j’ai mis une chanson qu’il m’a
apprise. J’espère qu’il sera content de moi. À Paris,
on avait écrit sur lui, il avait fait un disque, Chants de la vallée
d’Ossau. Les articles lui avaient fait tellement plaisir. ».
Pierre Arrius-Mesplé était un paysan et berger de 68 ans, de cette
vallée pyrénéenne, à la retraite, mais chanteur
depuis toujours. Il chantait la plupart du temps en béarnais et a cappella,
enregistré dans son étable, à Bielle. Tendance vallée
d’Ossau (pas vallée d’Aspe), ne pas confondre, car Marilis
Orionaa vous apprendra qu’on y prononce un parler avec ses finales en
/o/, plus joli, selon son maître Pierre, que l’accent d’Orthez,
au nord…
Nous revoilà. En fait, nous sommes restés en plein dans notre
sujet, comme le chat de Marilis quand il retombe sur ses pattes, à Balansun
et revenons à ses moutons, puisqu’elle est bergère de son
état, sans bergerie ni moutons, mais bergère tout de même.
Bergère des nuages, elle le chante (Pastora deus crums).
D’abord ce qu’elle ne chante pas : le militantisme à œillères,
« dangereux ». Elle ne vous la fera pas « Gardarem
lou Biarn » en béarnais dans les textes. Elle en profitera
pour vous dire même que « l’occitanisme nationaliste est
un véritable ghetto ». Non, son affaire à elle, c’est
aller vers l’essentiel, vers la beauté tout court, comme sa chevelure
baudelairienne qui tombe sous la taille, ses vers aux rimes rares, ses histoires
qui ne ressemblent à rien.
Le béarnais est sa langue paternelle, elle le chante depuis toujours,
depuis l’âge de 17 ans, quand déjà sur scène,
elle se produisait dans un groupe qu’elle avait formé avec son
frère aîné et deux amis. Il lui a fallu pas mal de temps
pour se « débarrasser du carcan de militants » qu’on
lui avait collé et « comprendre qu’entre la poésie
et les slogans, il fallait choisir ».
Marilis Orionaa, après ça, a dû, il faudra lui poser la
question, faire ses courses ou ses provisions de route dans une grande maison
d’élégance. C’est incroyable, son tour de chant, tellement
vous en prenez plein les circonvolutions. Pourtant, en tendant bien les oreilles,
pour en avoir le cœur net, il n’y a pas de synthé, pas de
décibels, presque pas d’amplis…
C’est là que tout devient clair et que tout se complique. Elle
a fait que se déclare, en elle, sa guerre civile. C’est à
dire être elle-même, surtout le rester, tout en affrontant désormais
de nouveaux interlocuteurs. A choisir, elle préfèrerait ceux du
type D, selon la typologie de Bernard Atxaga, Basque : « interlocuteurs
normaux, voire cordiaux, ne méritant pas les accès d’agressivité
du minoritaire qui, à force d’être sur la défensive,
est pratiquement incapable d’agir autrement ».
Comme la meilleure défense c’est l’attaque, l’Orionaa
se met à foncer, se bat, scrute, fonce à nouveau, cherche, trouve,
signe, sans se vendre.
Elle est tellement « quelqu’un de bien » (pas de biens) qu’elle
n’est prête à rien, soit à tout ce qui n’est
pas signé de Marilis Orionaa, paroles et musiques ou de sa Famille, les
bergers du Béarn, les poètes du Béarn, les gens du Béarn,
chaque fois qu’il chantent en béarnais, leurs sources du Béarn.
Là c’est clair, comme sont lumineuses ses chansons, quand elles
parlent, en béarnais of course, du Vent du Sud (Vent balaguèr),
d’un halo de lune, de la Vila de Pau, des moissonneurs, d’une
lettre à l’absent, des cris que les pasteurs se renvoient longuement
de sommet en sommet, etc. … Bien sûr, fidèle à elle-même,
elle donne à une chanson tout bonnement le titre de Balansun
(2mn32) dont le texte est la liste intégrale des noms des maisons anciennes
du village, plus quelques noms de bois, rivières et fontaines. Ailleurs
elle dénonce l’Etnocide : « On fait des trous
dans le Béarn, ça va mal au secours (…), on fait des trous
dans la montagne bleue (…), dans la tête des gens, dans la tête
des enfants à l’école (…). Ça suffit ! »
Et elle termine avec la devise de son ancêtre Gaston III, dit Fébus,
seigneur souverain de Béarn, (1331-1391), « Touches-y si tu oses
» (Toca-i se gausas).
Quand elle ne déclame pas, scatte ou poétise, elle parle, explique,
traduit raconte, conte, rend hommage, fait appel à ses maîtres
chanteurs-penseurs-diseurs-conteurs-poètes, cite Jean Poueigh, Simin
Palay, Jean de Barran, et inclut dans son tour de chant les Imnes,
(hymnes) de son pays que sont Aqueras montanhas, chanson d’amour attribuée
à Fébus, interprétée en chant harmonique par Olivier
Kléber-Lavigne, guitariste et arrangeur, et Bèth cèu
de Pau (Beau ciel de Pau), joué à la scie musicale.
Avec Pierre Arrius-Mesplé, on conjugue au présent, ils ont en
commun cette façon bien à eux de chanter, de leur vallée,
leurs inflexions de voix, leurs fioritures (mus.), leurs vibratos aux bouts
des phrases, jusqu’aux tremblements maîtrisés. Quand la voix
de Marilis rionaa tremble, c’est nous qui tremblons. Comme l’a dit
une de vos amies : « votre voix monte et nous, nous gravissons les
montagnes, attachés à vos cordes. » Et curieusempent
on se met à piger ce qu’elle chante dans sa langue étrangère
de Barbarie. Avec l’Orionaa, une femme qui tient parole et musique comme
d’autres tiennent boutique, on entend enfin des musiques jamais entendues
et des mots, des noms jamais prononcés. Bien sûr la langue du Béarn,
si rigoureuse, si exigeante, avec une grammaire extrêmement sophistiquée,
capable d’exprimer des nuances que le français est incapable de
traduire. Mais aussi des sons nouveaux. Dans le système Marilis Orionaa,
le quatrième du groupe (à droite de Kléber-Lavigne, Martine
Urbain joue de la contrebasse), Nicolas Martin-Sagarra est chargé —
c’est le cas de le dire — des cañas, cajón, grelots,
cymbale china, cymbale ride, tumbadora, wood blocks, claves, chimes, cruche
udú, surdo, djembé… Un percuteur percutant indispensable,
au service de cette bergère qui vous laisse sans voix. La sienne est
unique, naturelle, instinctive, au timbre pur, parfois puissante, parfois aiguë,
parfois grave, parfois pleine de vent, et toujours prenante. Pour ne pas dire
de bêtise, il faut reprendre cette phrase qui dit qu’elle chante
« dans le style ornementé du Béarn avec les arabesques
qui font le charme des mélodies anciennes léguées par la
tradition. » À savoir aussi : ne cherchez pas un tempo là
où il n’y en a pas et si ça traîne sur tel ou tel
mot, c’est normal. Chacun a le blues qu’il peut, version troubadour
incluse. Si on comprend bien, c’est parce qu’elle a bien ses pieds
dans son argile que ses histoires racontent quelque chose d’universel,
donc de tous les temps et de tous les lieux.
Elle enchante en chantant tous ces échos de cette terre occitane, elle,
l’étoile du berger, qui ne sera pas filante si beaucoup, beaucoup
sont aux rendez-vous qu’elle donnera.
Si le corps enseignant a beaucoup perdu en perdant la Capésienne Marilis,
la rubrique, que vous l’appeliez World music, Folk, Musiques du monde,
Trad, Traditions orales, Chansons traditionnelles a gagné un maillon
d’Oc, d’or, c’est évident, en gagnant la Orionaa, si
peu Capétienne. Venue des sentiers de la montagne de son Béarn,
passée des vicinales aux départementales, elle s’engage
dans les Grands Boulevards de la chanson. Personne ne sait encore que vous n’êtes
pas une artiste rive gauche. Mais plutôt rive droite, du moins du gave
de Pau.
Pour elle, son Cap Canaveral, son Kourou, est et sera cette localité
capitale qui s’appelle Balansun-Béarn. « À bientôt
pour de nouvelles aventures », vous écrit-elle, légère,
pour terminer une de ses récentes lettres, coupant court car «
la poste va fermer ! » Rendez-vous donc sur votre Terre promise.
Vous en avez les clefs. A-Dieu-vat, dit-on au moment du départ. Adishatz,
en béarnais, non, c’est pas ça ? Il faudra que je demande
à Roger Lapassade, un Grand du Béarn. On l’appelait «
Roja » au collège à Orthez, au début des années
50.
Michel PORCHERON
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ATLANTICA
LITTÉRAIRE - n°35 - décembre 1996
Salut, Marie
On l’a choisie parce qu’elle chante et que cela nous a semblé
une rudement bonne idée de chanter alors que partout l’angoisse
confine à l’écœurement. Parce qu’elle est béarnaise
et que le monde serait sans doute meilleur et plus drôle s’il y
avait plus de Béarnais, de Basques, de Bigourdans et quelques Landais.
Parce que la voix nous touche, tantôt caillouteuse comme l’eau du
gave, tantôt pointillée comme gouttes de pluie sur la feuille morte
ou criante comme un appel de berger, tantôt douce comme vent des vallées,
tantôt traînante comme le pas lourd des bœufs attelés,
toujours noble et racée comme les pierres de Moncade. On l’a choisie
parce qu’elle est belle de l’éternelle beauté qui
ne doit qu’à nature. On l’a choisie parce qu’elle aime
et qu’elle porte l’amour dans ses yeux, dans sa voix et dans ses
chants. On te salue Marie et on te suit des yeux. Mais surtout : « Sias
com ès, sois comme tu es. »
Atlantica : Que veut dire le titre de votre disque
?
Marilis Orionaa : Mon disque s’appelle Ça-i
! ce qui signifie « Viens ! » en béarnais. C’est un
peu une invitation au Béarn, mon Béarn à moi en tout cas.
C’est aussi le titre de la première chanson où je lance
des hilhets, ou des arrenilhets, c’est-à-dire des cris, des clameurs,
des vocalises, comme on peut en pousser en montagne pour appeler quelqu’un
ou simplement pour le plaisir de jouer avec l’écho. Cette première
chanson plante le décor : les Pyrénées.
Atlantica : Quelle est l’origine de cette expression ?
Marilis Orionaa : Le i de Ça-i ! c’est
l’impératif d’un vieux verbe béarnais ir
tout droit issu du latin ire. D’ailleurs, dans la correspondance
de Cicéron, il y a une lettre fameuse qui se compose de ce seul impératif
réduit à une voyelle. Il avait fait le pari avec un ami de lui
écrire la lettre la plus courte possible.
Ça-i ! c’est aussi le mot qu’on utilise pour faire
rentrer les bêtes et tous les soirs, dans les collines où j’habite,
on entend des voix qui appellent les vaches : « Ça-i ! Ça-i
! Ça-i ! » Et les vaches répondent.
Atlantica : Pourquoi avoir enregistré des sons entre vos chansons
?
Marilis Orionaa : Toutes les chansons de ce disque sont fortement enracinées
et entre les chansons, j’ai voulu qu’on entende d’autres sons,
d’autres voix du Béarn. Il y a par exemple un voisin qui bat et
aiguise sa faux. C’est une réminiscence : le plus âgé
de mes oncles était forgeron et étant petite, j’ai passé
pas mal de temps à jouer près de lui avec mes frères et
mes cousins…
On entend aussi Bèth cèu de Pau, qui est un peu l’hymne
national des Béarnais, joué à la scie musicale par un musicien
qui s’appelle Jacques Brel (c’est son vrai nom). Je l’ai rencontré
à Pau, il se produit dans les rues, ou boulevard des Pyrénées.
Atlantica : Qui est l’enfant qui raconte l’histoire des
fées de Balansun ?
Marilis Orionaa : Ma fille. Elle a beaucoup de mérite parce
que quand on l’a enregistrée, elle venait de perdre plusieurs dents
de lait et elle avait du mal à articuler. Il y a une grotte aux fées
à Balansun, comme dans beaucoup d’endroits des Pyrénées,
et c’est un ancien du village qui m’a raconté cette très
jolie histoire dont ma fille dit un extrait.
Atlantica : Pourquoi avoir repris deux chansons traditionnelles ?
Marilis Orionaa : Je chante deux chansons traditionnelles sur mon disque,
La bugada et Los segadors, parce qu’après tout
c’est de là que je viens, même si j’écris aujourd’hui
moi-même la plupart de mes chansons. La bugada c’est presque
un « standart ». On l’attribue à Cyprien d’Espourrins,
les Pagalhós la chantent sur leur dernier CD. C’est Pierre Arrius-Mesplé
qui m’a appris cette variante ossaloise. On l’a souvent chantée
ensemble et j’aurais tellement voulu que ce disque paraisse avant qu’il
s’en aille. Je me suis appliquée, j’ai chanté comme
il m’a appris, a cappella, comme quand on marche dans la neige et qu’on
met ses pas dans les empreintes de celui qui marche devant.
Los segadors, c’est un vieux chant de moissonneurs de style épique.
Trois moissonneurs vont faire la saison en Espagne. Ils sont décrits
comme des héros, des demi-dieux : « Leurs faucilles sont d’argent,
à la poignée dorée ». J’aime beaucoup l’humour
discret des derniers couplets : la patronne tombe amoureuse du plus jeune, mais
celui-ci demande d’abord à être payé. Le pragmatisme
béarnais ! Ce n’est pas un hasard s’il n’y a jamais
eu de troubadours en Béarn.
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OCCITANS
! - n° 71 - genièr-febrièr de1996
Marilis Orionaa
Trobairitz Batalhèra o Iò de la mitologia grèca
?
Que l’atendèm. Que l’esperàvam dens lo corrent d’ua
canta occitana qui’s moriva drin a drin, fauta de sostre nau, fauta de
fondacions seguras dens lo temps e dens l’espaci de uei lo dia.
« Qui ei aquera ? ce disom quan peu prumèr còp
e l’audim. Qui ei, mes sustot de ont vien ? Deu Nòrd, deu Sud
? »
Ne canta pas com Rosina de Pèira qui admira, e totun, que i a en lo son
Biarn aigas d’argent cadudas deus glacèrs, e valeas aulhèras
on esquiras de tota sonoritat e de tota corpuléncia an bastit lo décor
musicau.
La soa votz a quauquarren de religiós com ua suplica, com las letanias,
com lo psaume latin qui jumpè las soas prumerias de mainada.
Tandas ondadas d’envadidors sus quantas generacions truversèn nostas
vaths pirenencas ! Recotidas (per màger part) d’aqueth pòble
misteriós indo-europenc qui ns’a deishat totas las lengas occidentaus
e tanben las 2000 o 3000 parladuras minoritàrias qui son la sang prumèra
de la planeta.
Mes rasseguratz-ve ! Marilis n’ei pas ua sorcièra e ne la cramaràn
pas. Mes qu’estona, qu’engalina, que segoteish per’mor junta
tots los accents, totas las modulacions, bruts, ahups, e gemicadas shens voler
impausar o mestrejar, mes amigalhar, entrainar, frairejar dab çò
qui viu sus tèrra (e s’i moreish).
Dens la soa existéncia anteriora seré estada la Iò de la
mitologia grèca, la bima, la vetèra deu cuèr velosat qui
èra la fieretat deus neuridors de bestiar. Au servici de l’Eime
occitan aquera Trobairitz Batalhèra apareish, a l’òra ont
se basteish Euròpa, com ua copadura dens la cançon, la Poesia
d’òc.
Roger LAPASSADA