CONTRELITTÉRATURE - hiver 2004

La vahiné des Pyrénées
Entretien avec Marilis Orionaa


Saluée par l’Académie Charles-Cros pour son premier disque, invitée lors de festivals internationaux du Maroc à la Finlande, Marilis Orionaa écrit ses chansons au pays de Fébus. Pour se produire, celle qui préfère son « louc de vahiné » à « la plaie-liste » descend alors des collines du Béarn et rejoint ses deux musiciens, le guitariste Olivier Kléber-Lavigne et le percussionniste Nicolas Martin-Sagarra. Cette femme qui chante aussi bien le fol vent du sud que ses amours, d’étranges métempsycoses, l’insoumission ou la guerre, pourra, de quelques cris venus du fond des âges, vous entraîner vraiment très haut, là où les brumes ne laissent entendre que les sonnailles des troupeaux d’altitude.
Pourquoi s’est-on étonné il y a dix ans de vous voir abandonner l’enseignement des lettres classiques et de l’occitan pour vous consacrer à l’écriture et au chant ?
J’avais un Capes de lettres classiques, j’étais titulaire de mon poste. Dans ma famille, mon entourage, pendant longtemps personne ne voulait croire que j’avais réellement démissionné, de façon irréversible. On me disait : tu chantes en béarnais, tu ne pourras pas sortir du Béarn. Or j’ai beaucoup voyagé, en France et à l’étranger, tout en chantant exclusivement en béarnais. C’est très curieux : les gens trouvent normal de voir les affiches d’une chanteuse italienne, algérienne, ou cap-verdienne de passage à Pau, mais qu’une chanteuse béarnaise soit invitée dans les grandes villes et les festivals internationaux ça leur paraissait inconcevable. Faut-il mettre ça sur le compte de la « vergonha », la honte inculquée à des générations d’Occitans ?
« Je chante en occitan parce que l’occitan chante en moi » aimez-vous dire. Voulez-vous nous parler de votre langue maternelle et du style ornementé du Béarn et des Pyrénées. Qu’ont-ils de singulier et d’irréductible ?
Je suis bilingue et mes deux langues se sont partagé les rôles sans me consulter. Il se trouve que la langue de la poésie pour moi c’est l’occitan. C’est lié à l’histoire de cette langue mais aussi à mon histoire personnelle. Les mots les plus humbles de la vie quotidienne ont pour moi une résonance et une charge émotionnelle qu’ils n’ont pas en français : « la hont » ça n’est pas la même chose que la fontaine, « la sau » ça n’est pas la même chose que le sel. Et c’est la connaissance intime du béarnais, avec ses particularités phonétiques, qui m’a amenée spontanément, instinctivement, dès l’adolescence, à chanter dans le style ancestral des Pyrénées : un chant ourlé d’arabesques, où l’on retrouve des influences à la fois populaires et savantes, de la musique traditionnelle au chant grégorien.
On vous surprend sorcière, bergère des nuages, vache aux cornes en lyre ; vous rêvez de rejoindre le Roi Arthur, chasseur sauvage aux cheveux roux et vous peuplez vos chansons de fées, d’ogres ou de croquemitaines. Quelle place cette mythologie pyrénéenne tient-elle dans votre vie ? Et que répondre à ceux qui la jugent effacée, voire mourante ?

La mythologie pyrénéenne est fascinante. J’en ai eu une petite part en héritage, des fragments locaux, familiaux, villageois. Plus tard j’ai lu les contes collectés par les félibres, j’ai découvert les livres d’Olivier de Marliave, ceux d’Isaure Gratacos, ethnologues « de l’intérieur » comme dit celle-ci. Cette mythologie, je vis avec. Pourtant je ne suis pas une illuminée. Je suis juste un peu demeurée. Je ne vois pas pourquoi j’irais m’encombrer de fantasmagories d’importation colonialiste, Harry Potter, Matrix, les hobbits, et autres halloweeneries de contrebande alors que j’ai tout « à demeure » : des géants dans la montagne, des fées qui font la lessive à l’entrée des grottes, toutes sortes de créatures étranges, notamment la « Cama Cruda »(ou Jambe Crue) bien pratique pour terroriser ma fille quand elle était petite, elle adorait ça et moi j’avais la paix.
« Chanteuse française d’expression occitane », vous rejetez vigoureusement l’enfermement identitaire quand d’autres voudraient couper vos longs cheveux et vous prescrire le français. Avec Armugalh, une « minor compagnie », vous résistez n’est-ce pas ?
Depuis le début je me bats sur deux fronts à la fois. D’un côté les militants occitanistes qui me considèrent comme une dissidente parce que je refuse de chanter sous leurs drapeaux. Ils ont une panoplie, des œillères, ils passent leur temps à se gratter les croûtes et à prêcher des convertis. C’est une secte à laquelle je n’ai aucune envie d’appartenir. Évidemment tous les militants de base ne sont pas des crétins. Heureusement il y a des hommes de bonne volonté, et même des saints et des héros qui relèvent le niveau. Mais depuis quelque temps on voit apparaître une nouvelle race de dirigeants : ils parlent une langue de mutants, un occitan transgénique. Ils ont les dents longues, le goût du pouvoir et sont doués d’un véritable talent pour canaliser l’argent des subventions. C’est un petit lobby qui se serre les coudes. Ils se décernent des compétences au nom desquelles il font main basse sur la vie culturelle. Les locuteurs de souche se sentent dépossédés et peu concernés par leurs petites transactions. J’ai parfois le sentiment que la prophétie de Pierre-Jakez Hélias, dans le conte qui clôt Le Cheval d’Orgueil, est en train de se réaliser : « Enfin, pour vivre tout à fait tranquilles dans leurs campagnes, les nouveaux maîtres firent entourer de barbelés les monstrueux ensembles où étaient concentrés tous les pauvres diables. Ils élevèrent des miradors à mitrailleuses pour les empêcher d’en sortir. Et quand ils furent seuls entre eux, protégés du vulgaire, ces aristocrates fondèrent des clubs régionaux très fermés où il était interdit de parler autre chose que l’occitan, le basque ou le breton. »
De l’autre côté je dois affronter les croisés de la francophonie qui me soupçonnent d’appartenir à un réseau séparatiste parce que je chante en occitan : on me demande sans arrêt de montrer patte blanche. La culture occitane est à ce point niée qu’il paraît invraisemblable qu’on puisse choisir de s’exprimer en occitan par affinité profonde et en dehors de toute idéologie. D’autant que pour beaucoup de journalistes ou d’animateurs de radio le militantisme est une valeur sûre. Ça les dispense de parler de l’essentiel : des textes, des mélodies, des arrangements, des influences… Les plus limités n’ont même pas conscience d’être réducteurs. Ça donne lieu à des malentendus fracassants : ils croient me faire un compliment et j’entends une insulte. Car pour moi c’en est une : l’alibi de la médiocrité ou une preuve d’aliénation.
Armugalh est une association loi 1901 qui a créé un label associatif baptisé Darenlà (Armugalh signifie « rumination » et Darenlà est la contraction de « d’ara enlà » qui veut dire « désormais »). Notre ambition est de produire des artistes qui incarnent pleinement la culture occitane sans avoir continuellement besoin de la brandir pour la défendre.
L’automne dernier, nous découvrions Pr’amor, un single superbement soigné, qui contient d’ailleurs un de vos très rares titres chantés en français. Que préparez-vous pour les temps à venir ?
Les trois titres de Pr’amor figureront dans le prochain album actuellement en chantier, à paraître en 2004. C’est la première fois que j’écris en français, à part une « Pastourelle » bilingue : j’ai donc une chanson et demie en français à mon répertoire ! Mon site va bientôt ouvrir. Et je prépare mon entrée dans la littérature occitane avec des textes que je souhaite publier en version bilingue.
Propos recueillis par Stéphan CARBONNAUX

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LETTRES D’AQUITAINE - décembre-janvier 2003/2004

Ua votz en Bearn
Une voix en Béarn : Marilis Orionaa


Fille du Béarn — elle est née à Balansun, un village entre Pau et Orthez —, Marilis Orionaa chante depuis toujours en occitan béarnais, langue qu’elle aime viscéralement et qu’elle chante avec ce timbre si particulier et si profond. Sa voix sauvage teintée de vibrato évoque le chant des bergères qui portent leur cri d’un sommet à l’autre de la montagne lorsqu’elles appellent leurs bêtes.
Marilis Orionaa a été professeur de lettres jusqu’en 1994. Elle a enseigné l’occitan dans trois lycées des Pyrénées-Atlantiques. Sa passion pour le chant et l’écriture, puis sa rencontre avec l’Ariégeoise Rosina de Pèira, autre voix magnifique, la pousseront sur la scène. Aujourd’hui, l’emblème du chant occitan a sorti trois albums, Ça-i ! (1996 ), « viens » en occitan, Femelís (2001), dédié aux femmes qu’elle a côtoyées et Pr’amor (2002) en hommage à Oum Kalsoum.
L’accueil chaleureux du premier — couronné par le prix de l’Académie Charles Cros en 1997 — lui a permis de faire entendre sa voix bien au-delà de sa terre natale du Béarn. De Finlande au Portugal, Marilis Orionaa trace son sillon musical et porte la voix occitane aux quatre coins de l’Europe.
Elle écrit ses textes en occitan « car l’occitan chante en moi » aime-t-elle à dire. Elle raconte sa vie, des choses qu’elles a vécues ou des personnages qu’elle a rencontrés. Elle puise, chez les anciens notamment, des mots et des souvenirs qu’elle veut sauvegarder à tout prix.
Au fil de ses albums, Marilis Orionaa est accompagnée de ses deux fidèles musiciens, Olivier Kléber-Lavigne à la guitare, Nicolas Martin-Sagarra aux percussions. À trois, ils projettent un nouvel album pour le printemps 2004.
Catherine LEFORT

4 questions à Marilis Orionaa

1. Vous avez choisi de vous exprimer en occitan parce que cette langue vous touche, avez-vous dit. Pouvez-vous exprimer pourquoi cette langue vous fait vibrer plus profondément qu’une autre ?
C’est la langue des miens tout simplement, la langue de mes parents, de mes grands-parents, de mes arrière-grands-parents… C’est la langue de la civilisation paysanne, la langue de la mythologie qui s’exprime dans les contes et les chansons, la langue des félibres, la langue de Roger Lapassade. Elle est tellement drôle, inventive, sophistiquée, incantatoire. Je lis les dictionnaires de gascon comme des romans. Je peux rêver toute la journée sur un mot, une expression, un proverbe que j’ai trouvé dans le Lespy ou le Palay. Cela dit je me suis enfin mise à écrire en français. Maintenant j’ai envie de jouer avec mes deux langues, de passer de l’une à l’autre, de les réconcilier. Je ne supporte pas que l’occitan soit banni de la vie publique, c’est une douleur quotidienne, je suis perpétuellement en manque. Mais je ne supporte pas non plus la phobie du français de certains militants.
2. Le travail de l’écriture a-t-il la même importance pour vous que la création musicale ? Comment se fait le travail avec vos musiciens ?
Dans ma hiérarchie personnelle, la musique est au service de la voix, la voix au service de la langue et la langue au service de la poésie. Mais la poésie c’est aussi de la musique, c’est de la langue faite musique, c’est de la musique de langue. Surtout en occitan étant donné la richesse phonétique. Tout est donc intimement lié. Avec les musiciens tous les cas de figures existent. Le plus souvent j’arrive avec une mélodie et quelques mots, on travaille ensemble sur l’arrangement pendant que je finis d’écrire les paroles. On improvise souvent, en répétition, en concert. D’un thème surgi en improvisation il nous arrive de faire une chanson.
3. Lorsque l’on est comme vous une artiste, comment arrive-t-on à se soustraire de l’image traditionnelle ou folklorique ? Pourquoi est-ce si difficile ?
J’ai toujours refusé de jouer la jeune fille de la maison, la jolie brune de service à consommer sur place entre la garbure et le boudin aux pommes : je ne suis pas un produit du terroir ! Je ne chante pas des chansons traditionnelles, j’écris toutes mes paroles. Je ne chante pas le Béarn, je chante en béarnais, c’est différent et de toute façon mon Béarn à moi n’a pas grand-chose à voir avec un dépliant touristique. Faire de la musique de patronage ça ne m’a jamais tentée. Heureusement j’ai rencontré de bonne heure des interlocuteurs, des journalistes, des directeurs artistiques, des programmateurs, et tout un public qui a pris la peine de m’écouter et de lire mes textes, sans m’affubler d’un costume folklorique. Ils m’ont acceptée telle que je suis, débarrassée des oripeaux qui encombrent la culture occitane : une femme qui chante sa vie dans sa langue de prédilection, en France et à l’étranger, et dans des festivals internationaux.
4. Pouvez-vous parler de vos projets ?
J’ai plusieurs disques en chantier, des livres aussi. Et des projets avec d’autres chanteurs occitans, mais c’est trop tôt pour en parler. Mon site internet va bientôt ouvrir. Je m’occupe de mon jardin. Je plante des arbres fruitiers. Et je retape ma maison, une immense baraque du XVIIIe, assez délabrée, mais les murs parlent béarnais : c’est une ancienne auberge.
Entretien réalisé par Catherine LEFORT

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SUD OUEST - vendredi 8 mars 2002

Marilis Orionaa est de retour

Son deuxième album sous le bras, l’artiste occitane sera ce soir la première affiche du festival « Mars au féminin » et de la nouvelle salle de spectacle Pierre-Jeliote à Oloron
Elle soupèse chaque mot comme si sa vie en dépendait. Marilis Orionaa a l’exigence unilatérale des artistes scrupuleux, avec la peur panique de passer pour ce qu’elle n’est pas. « On a trop voulu me mettre soit des sabots, soit un drapeau entre les mains », enrage cette longue dame brune. Voix douce et tranchante à la fois. Entre le rayon traditionnel qu’elle refuse et l’image de passionaria de la cause occitane qu’elle combat, elle s’impose par l’évidence de ses chansons, universelles de beauté et de rigueur. Son deuxième album sorti il y a peu en témoigne encore une fois sans contestation.
Quand le monde de la musique l’a découverte il y a cinq ans (avec Ça-i !, son premier opus), cette ancienne professeur de lettres classiques imposait un chant béarnais original, sans reprise de traditionnels, mais des moments de vie, bruts et poétiques. « J’écris en béarnais, c’est naturel, c’est mon instrument à moi », dit-elle simplement aux éventuels Jacobins de la langue. « Mais je suis française, d’expression occitane ».
Revenue dans les Pyrénées-Atlantiques après des premiers postes dans le Nord et les Alpes-Maritimes, elle est la première enseignante à ne dispenser que des cours d’occitan, avant que la langue régionale ait réellement droit de cité dans l’Éducation Nationale. « Quand je vois la situation de l’occitan au lycée d’Orthez, je me dis qu’il y a encore beaucoup à faire ». Elle dit ne pas avoir la clé de l’Occitanie et vivre cette culture par le naturel des rencontres, du Limousin Jan dau Melhau à l’Ariégeoise Rosina de Pèira, « l’Oum Kalsoum des Occitans » : Marilis Orionaa a plus fait pour l’occitan en chantant qu’une foule de fervents militants.
Après dix ans, la Béarnaise démissionne des cours d’école pour se consacrer à l’écriture qui exige toute son intensité. Après son premier album produit par une « major » (Trema / Sony) en 1997, elle voit débarquer dans sa maison près d’Orthez les labels alléchés par cette bergère et ses mélodies propices à garnir les bacs d’une world music très « tendance ». Chacun de leurs VRP repartiront le contrat vierge : « Ils voulaient plus de chansons en français, réorchestrer par ci par là, bref tout repeindre en vert, bleu ou je-ne-sais-quoi ! », raconte-t-elle. A ces nouveaux négriers nivelant les musiques du monde dans la soupe commerciale, elle répond par l’association Armugalh (« une minor compagnie ») qui initie des projets à échelle humaine, et sollicite la souscription des adeptes pour produire Femelís.
Dans la dernière chanson de ce nouvel album (Pastourelle), elle met en scène un producteur qui arrête sa BMW devant une bergère chantante. Pourcentage rime avec droit de cuissage et la bergère renvoie le requin à ses additions. Marilis Orionaa n’avait pas besoin en fait, de cette fable revancharde, la seule écrite en français d’ailleurs : le reste des onze titres de Femelís suffit pour qu’on adhère sans réserve à son souffle. La voix lumineuse de Marilis se mêle à la guitare volontiers hispanique d’Olivier Kléber-Lavigne et aux percussions subtiles de Nicolas Martin-Sagarra.
Dans la bâtisse du XVIIIe qu’elle vient d’investir dans un village du canton, la chanteuse continue d’aller puiser des lieux leur histoire, leurs dialogues trop longtemps oubliés. Comme pour la Maria de Jean Casenave, elle va enregistrer les souvenirs des vieux, glanant des faits mais aussi une langue qui la nourrissent. « Je ne suis jamais plus heureuse que quand j’écris », dit Marilis. « La scène, c’est plus dur, on se déshabille » . Mais c’est là que, de Finlande (en août dernier) au Japon, en passant par Orthez ou Oloron ce soir, elle porte sans agressivité mais avec poésie, la flamme occitane.
Yannick DELNESTE